"Je ne sais par où commencer..." est le début de ce roman poétique aux résonances probablement autobiographiques : la phrase résonne avec la difficulté que l’on peut rencontrer à rendre compte de la lecture d’un tel livre : le mieux est donc de s’appuyer sur ce que l'auteur en dit.
L’auteur
évoque des impressions informes, des souvenirs rendus accessibles
par leur lien à l’espace, celui d’une route "d’où
on voit le plus loin".
Il indique que son texte témoigne d’une quête, une recherche dans
un "fatras
flou qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on avance..."
Il s’agit ici d’effleurer.
C’est
là qu’apparaît la phrase nodale : "Je
tente ma chance malgré cette difficulté, puisque c’est seulement
à ça que servent les mots, ceux qui les écrivent, parler des
morts, les faire vivre, et tous les morts, particulièrement ceux dont personne ne parle plus, afin qu’au moins quelqu’un crée
la trace qu’ils n’ont même pas tentée.",
la phrase qui semble résumer la démarche du narrateur.
La
mort et la trace, donc. Et leurs corollaires, la vie et l’écriture.
Le sentier est celui du langage poétique.
On peut rappeler ici le mot seriné de René Char : "Un
poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.
Seules les traces font rêver."
Daniel Bourrion est le poète qui écrit pour laisser la trace de l’autre en faisant ce qu’il peut, en essayant, en procédant à ce qu’il nomme un défrichement, en s’efforçant de brasser ce brouet de l’absence, de l’ombre. Il ne se met pas à la place de l'autre, il tente avec ses mots d'en raviver le souvenir, de rendre présente l'absence.
Cette
recherche de ce qui échappe, de ce qui reste dans les marges,
esquisse – en creux – une critique sociale de ce qui fait système
ou institution en imposant ses normes, mais le poète n’insiste
pas, ça n’est pas le sujet : il sait que dans cette mécanique,
"il
y a du jeu".
Ce
puzzle concernant un autre fuyant et inaccessible, assemble petit à
petit quelques pièces du portrait de l’auteur-narrateur lui-même.
C’est dans la quête de l’autre que l’écrivain décrit par
petites touches quelques bribes de sa propre vie, lie les fragments
d’une époque. Sans aller jusqu’à être un autre, il donne
valeur de découverte au chemin plus qu’à la destination, à ce
parcours mélancolique qui rend transitif le verbe marcher et trouble
le lecteur.
Daniel Bourrion – Le pays dont tu as marché la terre – Éditions Héloïse d’Ormesson – Paris 2025 – 125 pages
Lire
aussi et surtout :
La recension de Claro : https://towardgrace.blogspot.com/2025/08/la-certitude-de-labsence-bourrion-au.html?m=1

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