vendredi 13 février 2026

Les batailles d'Antonin

Antonin Crenn nous prévient : « Dans cette histoire, les mères meurent et les pères disparaissent. »

Le récit commence à la fin du XVIIIe siècle à Cambrai. Pierrot, le père de Jules-le-disparu, a 14 ans au début du roman (1806 à Cambrai). Il joue avec un rat puis devient soldat pendant les guerres napoléoniennes. Il prend soin des animaux ; on lit donc un traité vétérinaire du XIXe siècle et il y aura d'autres performances d'écriture de ce type dans ce livre. Après la guerre, Pierre aime écouter la musique militaire et chevaucher de Cambrai à Lille pour y retrouver Aspasie : il est aussi capable de s'émouvoir à l'écoute du chant d'un enfant.

Rue des Batailles à Paris, Jules rêve de la pompe de Chaillot et Honoré de Balzac fuit ses créanciers. François, un autre personnage, veut devenir chanteur et finit par rencontrer Valentin, un ami de Pierre.

L’auteur intervient par moments dans son propre roman pour donner des indications sur son écriture et sa conception : « Il faut comprendre comment les relations naissent et perdurent. Il faut jeter des ponts entre les personnages. .../... Je n'invente pas. Au pire, j'extrapole. Au mieux, j'ai des intuitions. J'interprète et je tâtonne. Je raisonne par hypothèses. Ce que je ne sais pas, je dois le supposer. Non pas mentir. Je suis de la catégorie des bavards, je suis gêné par le silence. Alors parfois j'imagine. »

Antonin Crenn questionne le passé et comment l'écrire, on rencontre Léopoldine Hugo sur la Seine, le lecteur se laisse volontiers mener en bateau, un "vapeur" allant vers le Havre. 

François le musicien vit dans un immeuble dont la description nous permet de découvrir que l'on est bien dans un roman perecquien, dont les fragments sont les pièces d'un passé à reconstituer, à l'image du fonctionnement des rappels en mémoire. Il y a là comme un amas incomplet de morceaux d'un vase cassé qu'on ne pourra reconstituer que partiellement : des images, des rêves, des fragments de la grande histoire, des coïncidences et des fantômes, des vérités et des inventions qui assemblent un récit musical constellé d'incertitudes et de motifs lumineux, comme sur le paravent japonais de Madeleine. 

« Pour l'instant, ce n'est pas la généalogie qui compte. Je voudrais qu'on se concentre d'abord sur ce point : ces personnages sont des personnes, elles ont existé ici. Des corps se sont croisés, touchés, connus. C'est tout ce qui compte aujourd'hui. »

On croise donc – dans ce récit imbriqué dans la grande histoire – Isadora Duncan et Marie Bonaparte, Baudelaire, Mallarmé et Julien Gracq (allusivement), Antonin et Jean-Eudes, Caroline et Victor, Victor Hugo et Émile Zola, Élisabeth et Adrien ; on va furtivement au Pecq, dans les Yvelines, comme dans « Espace Perec », un autre livre d'Antonin Crenn.

Il y a même une chemise accrochée à un fil d'étendage, qui sèche au soleil : peut-être à l'image du lecteur qui, suspendu au déroulement de l'histoire, reste songeur et charmé après avoir refermé ce livre des êtres et du temps.

« Je ne corrige pas les chapitres déjà écrits. Si je trouve plus tard les informations qui me manquent, j'écrirai une nouvelle version, chacune poussant la précédente, non pour la remplacer, mais pour grossir son flot. Je voudrais garder visibles ces couches de savoir, et comment elles s'incorporent à mon désir d'écrire, car c'est un roman d'apprentissage, où j'apprends peu à peu le sens de mon récit, guidé par l'écriture même. »



Antonin Crenn Rue des Batailles 2026

Antonin Crenn, Rue des Batailles, Actes Sud 2026

Note des Batailles