Métaphysique limousine ? Est-ce que cela signifie que les vaches pensent ? C’est sans doute un livre avec de la métaphysique dedans si l’on se fie à la quatrième de couverture : « L'espace est cloué à l’origine comme à une transcendance. » C’est limousin, ça ne fait pas de doute : on reconnaît en page de couverture, à la place du titre, le réseau hydrographique du pays, avec vers le bas à gauche, le haut de l’Auvézère dont les gorges et la vallée, plus bas en Dordogne, nous sont si chères dans le monde de sonneur.
On en découvre un peu plus avec le sous-titre : « Enquête sur l’absence d’origine » et les citations en exergue, qui nous parlent de fascisme. Les deux premières pages exposent la « Situation », un mot qui ne semble faire référence ni à Sartre ni à Guy Debord. L’auteur – Pierre Magne – nous rappelle que « L'origine terrienne ne se constitue que par les récits » et s’engage dans une critique de la récupération du thème de l’autochtonie par les courants dominateurs. Il s’agit de retrouver « l'expérience d’une présence légère au sol », celle d’un rapport poétique à la terre et non d’appartenance. Tout autre lien ne peut mener qu’à une xénophobie s’appuyant sur un ressentiment lié à l’histoire. Pierre Magne se propose donc d' « entrer dans la fabrique subjective de cette machine binaire [l’opposition entre autochtone et étranger] », il enquête en pays limousin pour comprendre la phrase : « Toi, tu ne seras jamais d’ici. »
L’analyse du langage montre que les signes de l’appartenance relèvent plus d’une contingence – la propriété – que d’une transcendance, une origine plus fantasmée que réelle, s’étayant sur les équivoques du mot appartenance. Celle-ci ne peut s’ouvrir au monde qu’à l’opposé de l’appropriation, dans un lien métaphysique, poétique et écologique à ce qui nous entoure.
L’analyse vient ensuite démonter le lien à l’origine de ces notions d’appartenance à une terre : elle le fait en bonne compagnie dans les citations (Pierre Bergougnoux, Platon, Maurice Barrès…) pour préciser qu’ « aussi fort qu’elle imprègne, on ne naît pas d’une terre. »
Plus loin, l’auteur questionne le regard falsificateur que peut porter le tourisme écologique sur un pays, loin de rendre compte, par exemple, de la destruction progressive de la forêt limousine, remplacée par des plantations de sapins, sans horizon. Pierre Magne fait donc aussi de l’histoire, nous contant les aléas de L’Enrésinement du plateau de Millevaches et les méfaits de l’esprit négatif qui s’est emparé du pays limousin, du moins de sa forêt.
Le questionnement porte ensuite sur la production, le fait de vivre d’un pays, d’y récolter, un fait qui vient projeter l’origine « dans ce qui naît et croît de soi-même. », ce dont il est facile de démontrer l’inanité dans la filière de l’exploitation contemporaine mécanisée, industrialisée et informatisée du bois, dont l’auteur nous fait une description saisissante.
Les pseudo-évidences concernant l’origine, celles de l’appartenance, de la provenance, de la production ont été questionnées comme masques de la réalité, car elles viennent construire un lien subjectif falsifié à la terre devenant cause de souffrances, impliquant « un prix psychique à payer quand on veut se revendiquer de l’origine ».
Après avoir rappelé que « pour ceux qui se rêvent en uniforme et en matraque », il est déjà trop tard, Pierre Magne invite à prendre en compte cette souffrance afin de ne pas catégoriser trop vite l’habitant suprême, montrant le réductionnisme social, économique et politique qui vient décrire trop rapidement la personnalité territoriale-identitaire. L’auteur invite à des manières ouvrantes de raconter, plutôt que de choisir celles enfermantes du récit identitaire. Il montre – en s’appuyant sur l’ethnologie – qu’une relation forte à l’origine n’implique pas forcément qu’on se réserve celle-ci ; et que la protection d’un lieu d’origine n’implique pas qu’on s’en réserve la propriété. Les mythologies occidentales contemporaines sur ces sujets prennent par contraste une teinte mortifère.
« L'histoire occidentale, qui a ramené le vivant à l’information, le spirituel au neuronal, le charnel à l’hormonal et a tiré de ces réductions toutes sortes de jubilations perverses, est celle d’une banqueroute cosmologique. On a liquidé toute expérience d’un souffle qui animerait les êtres et les réalités depuis le va-et-vient de ses expirations. Ainsi dénuée de toute réceptivité, l’humanité occidentale n’assiste à rien et n’accompagne rien. Elle ne sait plus que s’en prendre à l’être. »
En mode de sortie de la forêt obscure, Pierre Magne nous propose un dernier chapitre dans lequel sont rappelés les noms de Beckett et Marcelle Delpastre, entre autres, pour rechercher, avec le philosophe Reiner Schürmann, d’autres modes de relation à l’origine.
On vous en laisse la découverte. On a seulement résumé ici, partiellement et rapidement, ce beau livre original. Pierre Magne et son écriture précise, aussi limpide que les eaux du plateau de Millevaches et aussi profonde que les gorges de l’Auvézère, et les éditions Abrüpt nous offrent encore un beau livre augmenté (on avait beaucoup aimé « Cénaclières » en 2025) plein de pensée et de poésie.


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