jeudi 12 mars 2026

Sortir du placard

Bruits - Anne Savelli - 2026

« Bruits », a d’abord été, dès juillet 2018, un projet d’écriture sonore sur l’Internet, ayant commencé par la mise en évidence par Anne Savelli de différents points de départ : un reportage de 1970 vu sur le site de l’INA évoquant les nuisances sonores en ville, avec un médecin citant Schopenhauer ; une émission d’Arte sur les voix au cinéma ; des propos d’acoustique urbaine datant de 1982.

Le projet indique qu’il s’agit d’un roman dont « l’action progresse en fonction des bruits, sons, voix, silences croisés par une petite fille en train de courir », mais on comprend que cette amorce n’est que la continuation d’un travail d’écriture commencé déjà depuis longtemps. Se déploie ensuite un feuilleton sonore et un site internet étonnant ainsi qu’une suite d’articles décrivant les étapes de l’écriture, qui est aussi un projet artistique collectif sur le site et avec les « lecteurs bruiteurs » pour la lecture.

La crainte de l'effondrement, c'est celle d'un effondrement qui est déjà arrivé. Le roman commence sous le signe de l’essoufflement, comme dans un réveil à la sortie d’un cauchemar, un réveil qui est peut-être l’entrée dans un autre mauvais rêve : une descente de police décrite dans le champ sémantique du bruit, comme on pouvait s’y attendre. On suit ainsi minute par minute le trajet de F., une petite fille empêchée de dormir. Minute par minute : cela implique une écriture s'attachant aux détails des lieux, des pensées, étirant le temps et faisant penser – entre autres – à « Ulysse » de James Joyce (la quatrième de couverture évoque aussi « Berlin Alexanderplatz » de Döblin) ; une écriture qui donne aussi l'impression de l'urgence et d'un rythme soutenu.

Minute par minute : on ne peut s'empêcher de penser au cinéma de Chantal Ackerman, notamment à son film « Jeanne Dielman ». Mais dans le livre de Anne Savelli, cette lenteur est redoublée en parallèle par la vitesse de l'évolution de l'héroïne : on a donc une double hélice temporelle dans ce récit.

Autre lieu : l'intrusion, la pénétration, continue à l'université ; le groupe, la horde sauvage envahit aussi bien la dictature que la démocratie, ou du moins les amphithéâtres. Les bruits du monde ouvrent une fissure dans le monde, une faille dans le cerveau qui détruit l‘enveloppe psychique et transforme un placard en refuge fragile. Une fillette choisit de sortir du placard.

« C'est rigoureusement impossible, une fillette comme ça, de quatre ou cinq ans, qui pense comme elle pense, n'a ni parents, ni personne ou presque pour prendre soin d'elle, part de chez elle en courant. C'est inimaginable. C‘est invraisemblable. Ça n'existe pas. C'est pourtant ce qui se passe. »

Le livre se déploie dans de nombreux lieux : l'appartement et le placard, les amphithéâtres de l'université, le commissariat de police, la réserve du supermarché, la bibliothèque de la fac de médecine… pour n'en citer que quelques-uns. On retrouve là un thème d'écriture déjà exploré par Anne Savelli dans ses livres précédents, parfois en lien avec son intérêt pour l'œuvre de Georges Perec : l'exploration de lieux géographiques qui sont aussi des espaces mentaux (et ce W qui apparaît page 93).

Les thèmes explorés ou effleurés sont aussi variés, esquissant une critique sociale de l'environnement urbain : la pauvreté et la misère sociale, la police, la folie groupale, la solitude, le travail précaire, la surveillance généralisée, la ville, l'esplanade et avenue, la chambre d'hôpital, la réserve du supermarché, le harcèlement, l'intérieur du crâne…

Quand au personnage de la vedette mystérieuse débarquée incognito à l'aéroport : on ne peut s'empêcher de penser à l'intérêt porté par l'autrice envers Marylin Monroe.

Les sons, dans ce livre, sont politiques : agressifs, ils assoient la domination des maîtres sur les esclaves, des plus forts sur les plus faibles, de la ville sur la solitude, de la technologie sur les êtres, de la réalité sur le rêve. Ils nous font croire pendant un moment que l'on est dans la dystopie urbaine de « Brasil » de Terry Gilliam.

Quelques-uns s'éloignent du bruit du monde, du vacarme environnant : un bureaucrate, une secrétaire. Mais dans la chambre anéchoïque, on n'échappe pas aux bruits internes, on y expérimente « l'impossibilité viscérale de ne rien entendre ».

« Épuiser le lieu » (p.132), comme dirait Perec, permettrait-il de transporter la fatigue qui fait perdre son sens à la fuite, tend à déréaliser la ville ? Impossible de ne rien entendre : le texte épuise le lieu parce qu'il le décrit précisément, mais aussi parce qu'il est dans la tête des gens : de Joyce à Perec, d'Édouard Dujardin à Proust, de Gracq à Hemingway, (Ulysse, Lieux, Les lauriers sont coupés, La Recherche, La forme d'une ville, Paris est une fête…) le voyage se fait aussi en littérature pour celles et ceux qui lisent  la tête dans la bibliothèque.

Une première lecture n'épuisera pas ce livre, cette première note ne peut en rendre compte qu’imparfaitement, partiellement : il nous faudra donc le relire. Après tout, on peut se permettre ce vacillement de la lecture face à un livre que son autrice a mis plus de deux décennies à écrire. « Tout est à recommencer. Tout est à effacer, comme sur une ardoise. » Là, du coup, c'est la boucle de « Finnegans Wake » que l'on convoque…


« Bruits » de Anne Savelli – Éditions Inculte 2026 – ISBN 978-2-330-21548-4


EXTRAIT :

« [11:00] [ville entière] Malgré des activités humaines qui, en apparence, battent leur plein (dépôts de marchandises, commandes, facturations, transactions bancaires, déplacements, réunions, rédaction de CV, organisation de plannings, entretiens d'embauche, envoi de formulaires, demandes, réclamations, visites médicales, cours magistraux, travaux pratiques, nettoyages, rangements, listes de courses, courses, course, réception de colis, préparation de repas, appels téléphoniques, distribution de courrier, achats, ventes, classement en rayons ; malgré les travaux de plomberie, d'électricité, de raccordement à des câbles, tuyaux, conduits ; malgré les tâches effectuées en peinture, isolation, dessin, cordonnerie, couture, fonderie, chimie, horticulture, élevage, toilettage, restauration, balayage, mécanique, logistique, horlogerie, joaillerie, coiffure, tricot, jardinage, formation et information, édition, traduction, rédaction, tournage, projection, photographie, répétition de concert ou de pièce de théâtre, animation, création, communication, archivage) ; malgré ce qui se fait sans que jamais, chaque jour, on n'en prenne la mesure, sans qu'on ne puisse saisir cette énergie immense des petites tâches reliées, en secret c'est la cavalcade. F court, bien sûr, mais aussi les serveuses, étudiantes, caissières, joggeuses, autres sportives, filles, mères, grands-mères, vendeuses, sœurs, boulangères, épicières, nourrices, stylistes, parfumeuses, vidéastes, balayeuses, enseignantes, conductrices, actrices, cultivatrices, danseuses, voltigeuses, hôtesses, cuisinières, chirurgiennes, aviatrices, animatrices, psychiatres. Un grand nombre de femmes qu'on ne voit pas courir courent, en réalité. Quant au [commissariat], il fourmille, lui aussi. Il se prépare, oublie ses pensionnaires qui, en cellule, ont fini par se taire après le départ d'incendie (F comme fumée à l'arrière du bâtiment, on a retrouvé un pneu finissant de se consumer. Depuis l'odeur persiste. Plus de peur que de mal, la phrase circule pour conjurer le sort mais justement, la peur, lèvres pincées, c'est ce qui subsiste depuis). Pour le reste, c'est confus. Depuis l'apparition de la vidéo, le corps constitué se blinde. Il faut établir, pas rétablir, l'ordre vingt-quatre heures sur vingt-quatre vient de marteler le ministre. Le corps se leste, il s'alourdit. Chacun interprète, en son for intérieur, la petite phrase du jour. 

F comme flaque. »

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