Je découvre ce livre dans la foulée d’une initiation à la typographie afin d’améliorer la présentation de mon blog : à première vue de la couverture en librairie, il m’est apparu bien étrange ; à la lecture, il a été très instructif et plein de découvertes concernant les typographies alternatives et leurs liens avec la politique : à sa façon, c’est un livre humaniste qui, à partir d’un sujet qui apparaît étroit, austère, spécialisé et technique pour le profane que je suis, développe toute une réflexion politique et philosophique, voire anthropologique sur l’altérité et la définition du genre. L’ouvrage questionne la langue française, porteuse d’une binarité de genre qui lui est spécifique et qu’on ne retrouve pas dans beaucoup d’autres idiomes. Il témoigne de recherches toujours en cours et menées en dehors des contraintes du système capitaliste, notamment par la collective ByeByeBinary à Bruxelles, mais aussi par d’autres chercheur·es en Europe et ailleurs.
Ce livre est une prouesse d’édition, car il utilise un certain nombre des typographies nouvelles dont il parle : il questionne la possibilité de « parler, écrire ou s’exprimer sans préciser sa position d’énonciation et sans énoncer ses privilèges », comme ça n’est pas le cas dans la langue française issue d’une très longue période de domination masculine. Des personnes mises habituellement en marge de la production des savoirs élaborent donc une recherche qui se veut transformatrice, performative ; une recherche collective, dont témoigne ce texte écrit dans une perspective transféministe matérialiste qui prend acte de ce que la typographie a été jusqu’à présent essentiellement régie par des hommes qui en ont eux-mêmes rédigé l’histoire.
Le livre de Camille Circlude prend donc le temps de réécrire cette histoire pour mieux mettre en avant les mécanismes de la matrice de la domination, constituée par l’hétéropatriarcat, le capitalisme, la blanchité et le colonialisme ; et ainsi mieux remédier à l’invisibilisation des femmes dans le domaine du design.
On l’a dit, cette recherche concerne le langage : elle analyse le contexte linguistique francophone occidental et se développe après le débat médiatique concernant l’écriture inclusive ayant eu lieu en 2017. Elle met en évidence les choix politiques et les arguments sexistes ayant participé à la masculinisation de la langue, comment la féminité est socialement construite et comment la féminisation de la langue produit des effets sur les personnes et les représentations mentales. Ce sont donc développées des stratégies d’écriture non discriminante (écriture épicène, usage du doublet, point médian, E en capitale, propositions linguistiques de neutralisation…) qui ont été le point de départ des recherches sur la typographie inclusive post-binaire.
Le livre n’élude pas les débats et les oppositions dans un contexte d’hostilité envers l’écriture inclusive, il en analyse les péripéties et montre que c’est un combat toujours en cours. Il s’appuie – entre autres – sur les travaux de Judith Butler ou Monique Wittig pour montrer le rôle que peut avoir la typographie post-binaire dans l’énonciation de soi, cherchant à développer une nouvelle épistémologie nommée le post-binarisme politique, capable d’englober l’ensemble des corps humains, sans pour autant supprimer la notion de genre, mais plutôt en décrivant un monde post-binaire dans lequel la multitude des genres est reconnue.
Camille Circlude réécrit donc l’histoire récente de la typographie, avant de décrire bon nombre de recherches dans ce domaine, n’éludant pas les difficultés, les échecs, mais mettant en avant pour chacune d’elle leurs prolongements politiques. La dernière partie de l’ouvrage (dans des pages roses !) montre des exemples de ces typographies inclusives post-binaires en les décrivant en détail. On peut retrouver une partie de celles-ci sur le site Internet de la typothèque ByeByeBinary, et essayer soi-même d’utiliser ces typographies.
Camille Circlude ; La typographie post-binaire. Au-delà de l'écriture inclusive ; Collection Façons, éditions B42 – Réimpression Avril 2024 – ISBN 978-2-494983-02-1


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