jeudi 29 janvier 2026

Métaphysique limousine, de Pierre Magne

Métaphysique limousine ? Est-ce que cela signifie que les vaches pensent ? C’est sans doute un livre avec de la métaphysique dedans si l’on se fie à la quatrième de couverture : « L'espace est cloué à l’origine comme à une transcendance. » C’est limousin, ça ne fait pas de doute : on reconnaît en page de couverture, à la place du titre, le réseau hydrographique du pays, avec vers le bas à gauche, le haut de l’Auvézère dont les gorges et la vallée, plus bas en Dordogne, nous sont si chères dans le monde de sonneur.

On en découvre un peu plus avec le sous-titre : « Enquête sur l’absence d’origine » et les citations en exergue, qui nous parlent de fascisme. Les deux premières pages exposent la « Situation », un mot qui ne semble faire référence ni à Sartre ni à Guy Debord. L’auteur – Pierre Magne – nous rappelle que « L'origine terrienne ne se constitue que par les récits » et s’engage dans une critique de la récupération du thème de l’autochtonie par les courants dominateurs. Il s’agit de retrouver « l'expérience d’une présence légère au sol », celle d’un rapport poétique à la terre et non d’appartenance. Tout autre lien ne peut mener qu’à une xénophobie s’appuyant sur un ressentiment lié à l’histoire. Pierre Magne se propose donc d' « entrer dans la fabrique subjective de cette machine binaire [l’opposition entre autochtone et étranger] », il enquête en pays limousin pour comprendre la phrase : « Toi, tu ne seras jamais d’ici. »

L’analyse du langage montre que les signes de l’appartenance relèvent plus d’une contingence – la propriété – que d’une transcendance, une origine plus fantasmée que réelle, s’étayant sur les équivoques du mot appartenance. Celle-ci ne peut s’ouvrir au monde qu’à l’opposé de l’appropriation, dans un lien métaphysique, poétique et écologique à ce qui nous entoure.

L’analyse vient ensuite démonter le lien à l’origine de ces notions d’appartenance à une terre : elle le fait en bonne compagnie dans les citations (Pierre Bergougnoux, Platon, Maurice Barrès…) pour préciser qu’ « aussi fort qu’elle imprègne, on ne naît pas d’une terre. »

Plus loin, l’auteur questionne le regard falsificateur que peut porter le tourisme écologique sur un pays, loin de rendre compte, par exemple, de la destruction progressive de la forêt limousine, remplacée par des plantations de sapins, sans horizon. Pierre Magne fait donc aussi de l’histoire, nous contant les aléas de L’Enrésinement du plateau de Millevaches et les méfaits de l’esprit négatif qui s’est emparé du pays limousin, du moins de sa forêt.

Le questionnement porte ensuite sur la production, le fait de vivre d’un pays, d’y récolter, un fait qui vient projeter l’origine « dans ce qui naît et croît de soi-même. », ce dont il est facile de démontrer l’inanité dans la filière de l’exploitation contemporaine mécanisée, industrialisée et informatisée du bois, dont l’auteur nous fait une description saisissante.

Les pseudo-évidences concernant l’origine, celles de l’appartenance, de la provenance, de la production ont été questionnées comme masques de la réalité, car elles viennent construire un lien subjectif falsifié à la terre devenant cause de souffrances, impliquant « un prix psychique à payer quand on veut se revendiquer de l’origine ».

Après avoir rappelé que « pour ceux qui se rêvent en uniforme et en matraque », il est déjà trop tard, Pierre Magne invite à prendre en compte cette souffrance afin de ne pas catégoriser trop vite l’habitant suprême, montrant le réductionnisme social, économique et politique qui vient décrire trop rapidement la personnalité territoriale-identitaire. L’auteur invite à des manières ouvrantes de raconter, plutôt que de choisir celles enfermantes du récit identitaire. Il montre – en s’appuyant sur l’ethnologie – qu’une relation forte à l’origine n’implique pas forcément qu’on se réserve celle-ci ; et que la protection d’un lieu d’origine n’implique pas qu’on s’en réserve la propriété. Les mythologies occidentales contemporaines sur ces sujets prennent par contraste une teinte mortifère.


« L'histoire occidentale, qui a ramené le vivant à l’information, le spirituel au neuronal, le charnel à l’hormonal et a tiré de ces réductions toutes sortes de jubilations perverses, est celle d’une banqueroute cosmologique. On a liquidé toute expérience d’un souffle qui animerait les êtres et les réalités depuis le va-et-vient de ses expirations. Ainsi dénuée de toute réceptivité, l’humanité occidentale n’assiste à rien et n’accompagne rien. Elle ne sait plus que s’en prendre à l’être. »


En mode de sortie de la forêt obscure, Pierre Magne nous propose un dernier chapitre dans lequel sont rappelés les noms de Beckett et Marcelle Delpastre, entre autres, pour rechercher, avec le philosophe Reiner Schürmann, d’autres modes de relation à l’origine.


On vous en laisse la découverte. On a seulement résumé ici, partiellement et rapidement, ce beau livre original. Pierre Magne et son écriture précise, aussi limpide que les eaux du plateau de Millevaches et aussi profonde que les gorges de l’Auvézère, et les éditions Abrüpt nous offrent encore un beau livre augmenté (on avait beaucoup aimé « Cénaclières » en 2025) plein de pensée et de poésie.

Métaphysique limousine

Métaphysique limousine



mercredi 21 janvier 2026

Les mots des autres et ceux de Laura Vazquez

La narratrice semble interroger sa place dans le monde, elle questionne le monde lui-même en acceptant que nous sommes faits des mots des autres et intégrés dans des structures sociales : parlerait-elle comme un intellectuel des années 60 ? La question n’empêche pas les pensées asociales à partir desquelles peut naître une poésie cherchant la vérité des choses, c’est-à-dire celle du langage. Celle qui parle dit qu’elle n’a pas d’amis et cela sonne comme une contradiction : elle ne dédaigne pas être psychologue pour analyser la haine et observer les vies humaines. Le regard poétique sur le monde et les êtres est empathique, permet de voir le chagrin que personne ne voit, de connaître les forces qui tirent les larmes, au risque du solipsisme. Face à la raison du groupe, il y a la vie intérieure ; face aux normes, la femme poète est celle qui attaque, qui étonne ceux qui croient choisir leur vie, jusqu’à l’advenue d’une rencontre.


« …on pourrait croire en me lisant que j’ai la sensation d’échapper à l’ordre général, on pourrait croire que je m’en crois capable. Non. Je suis une personne dans l’expérience humaine. Une partie de moi ne peut s’empêcher de croire en l’autonomie de ma volonté. Mais si chacun dit rouge à propos d’un objet bleu, je finirai par dire rouge, c’est une vérité. »


Vouloir chercher le secret dans le secret, cela ressemble à une ontologie, c’est difficile : un peu de conformisme permet la conversation et l’appartenance, permet de traverser, d’être dans l’absence, avec l’inconvénient de la division de l’esprit. Heureusement, l’humour vient sauver contre les phrases vides et un peu de maïeutique vient étayer un peu de pensée.


«…pour pimenter la vie, je la coupe. »


Les mots des autres, ce sont ceux de tous les autres : des vérités, des clichés, des lieux communs… Ce sont aussi les mots de Robert Walser, ceux de Simone Weil, de Henri David Thoreau, Sören Kierkegaard, Jean-Jacques Rousseau, Friedrich Nietzsche, Dostoievski, les mots de Virginia Woolf, ceux de Kafka, Han Yu, Beckett, Sophocle, Wittgenstein, Marsile Ficin, Lautréamont, Tchekov, Saint Augustin, Pessoa, Yu Xin, Platon, Daumal, Plotin, Louise Labé, Grothendieck, Élisée Reclus, Lucrèce, Denis Cooper, Horace, Walter Benjamin, Homère, Emily Dickinson, Michel de Montaigne, les mots de Henri Bergson, ceux d’Emmanuel Kant, de René Descartes, les mots et les rêves de Laura Vazquez.


« Tu ne sais pas écrire. Personne ne sait écrire un poème. En particulier les poètes, car les poètes ne sont personne. »


Dans le rêve derrière la porte, le coin de celles qui écrivent des poèmes, c’est le coin « mystère et vérité », où l’on est invité à s’éloigner de la volonté de laisser une trace et à se rapprocher de la maison des morts.


N’est-ce pas une fantaisie que de vouloir penser la notion d’intention grâce à un jeu de billes ? C’est dans un squat habité par des personnes au bord de la mort que la narratrice se met en recherche de la terreur initiale, des angoisses archaïques diraient les psychologues ; la rencontre avec un assistant social produit des paroles réflexives et critiques sur la manière dont la société prend soin des personnes vulnérables et sur les inégalités sociales, mais il s’agit plus d’une échappée poétique que d’un pensum politique. Mais n’est-il pas utile de rappeler que ceux qui agissent dans le soin des autres exercent aussi, la plupart du temps malgré eux, un contrôle social.


La narratrice continue de s’interroger sur le sens des phrases : essayant de libérer les mots de leurs chaînes, elle fait allusion à la fabuleuse histoire des paroles gelées de Rabelais (le Quart livre – Chapitres LV et LVI)), ce qui l’amène – au cœur de son livre – à produire des variations sur le « parce que » et le « donc » ; elle fait aussi appel à Walter Benjamin pour montrer que la narration possède un mystère qui ne s’épuise pas, avant de retrouver la fille aux yeux très noirs.


« Compaignons, oyez-vous rien ? Me semble que je oy quelques gens parlant en l’air, je n’y voy toutesfoys personne. Escoutez ! »

Rabelais – Le Quart livre


Un prospectus tombé du ciel mène vers un petit immeuble qui va questionner la vérité du désir. C’est un bâtiment enfermant une sorte de secte dans lequel un homme parle des gestes, sa pensée gesticule. Quels que soient les lieux, les étages ou les sectes, la prose poétique de Laura Vazquez passe le langage dans un laminoir critique ne manquant pas d’humour, s’inscrit dans la culture européenne et même au-delà, dans la puissance d’un style unique jusqu’en haut de la montagne.


Résumer les actions de ce livre ? La narratrice fait des rencontres (trois femmes) dans un bar lesbien, se rend dans un squat où elle reste un moment en compagnie de drogués et d’un ancien assistant social ; elle se retrouve ensuite dans un bâtiment abritant plusieurs sectes étranges dans les différents étages : la secte des gestes, celle du sommeil, de la faiblesse de Dieu, de l’absolue non-certitude, etc. Un retour en train est l’occasion d’une subtile critique de nos égoïsmes contemporains, sans le réduire à cela seulement.


« Ces enfants tirent de la terre du cobalt avec leurs mains minuscules. Ils descendent dans des puits qui s’effondrent. Ces enfants trient et tamisent les résidus miniers. Ils travaillent plus de douze heures. Ils transportent des charges allant de vingt à quarante kilos. Ils gagnent environ un euro par jour. Des corps d’enfants s’usent et se tuent dans les sols des mines, dans la boue, pour en extraire les matières destinées à la fabrication de nos machines. Nous le savons. L’information n’est pas cachée. Qui peut vivre dans un tel monde ? Qui veut vivre là-dedans ? Tout le monde, apparemment. »


Pourquoi n’est-on pas surpris de voir apparaître, vers la fin de ce livre, la figure si marquante d’Emily Dickinson, dont les douces forces irriguent sans doute le verbe poétique de Laura Vazquez ? Mais il y a aussi Sylvia Plath, Forough Farrokhzad, et bien d’autres encore.

Les vraies forces, ce sont celles de la puissance du verbe de Laura Vazquez, de son style incandescent et incantatoire, de sa poésie implacable emportant le lecteur dans les courbes fractales du langage.

Laura Vazquez 2005


Laura Vazquez, Les Forces, Éditions du sous-sol 2025

jeudi 15 janvier 2026

Retour à l'Isle-sur-la-Sorgue

Le poète observe les tableaux d’un peintre, c’est comme s’il regardait les étoiles avec lesquelles il semble familier, malgré leur violence. Cela lui donne conscience aiguë des mouvements et de l’espace à sa disposition, qui est aussi un lieu intérieur, un espace psychique. Lever la tête permet aussi la mesure du temps à long terme, calibrée à l’aune du désir et du mouvement du sable, qui ne laisse pas de place au doute. C’est la couleur rouge qui émerge des ténèbres pour aller se perdre dans le blanc neigeux de l’hiver nocturne : auparavant, c’est le vert de l’oubli qui occupe l’esprit qui tutoie les astres. La sérénité nocturne est-elle de bon conseil ? Peu importe lorsqu’on est sur le bon chemin, celui du changement, du feu et du chant. L’éloignement peuple le rêve du départ, lance une marche sur l’eau, comme un postulat impliquant le risque de se tromper : mais dans le soleil et le vent, au bord du fleuve, l’admiration et le respect occupent le fil des errantes. Se dessinent ici les cartes des vols d’oiseaux, des traces des mammifères dans la neige, comme pour se repérer dans les labyrinthes du geste et s’orienter devant les fatales prémices.

Le poète prend donc le train, et cela suffit pour remplir notre journée de lecture.


René Char, Les voisinages de Van Gogh, nrf Gallimard 1985

René Char 1985



vendredi 2 janvier 2026

Rabelais – Les paroles gelées.

L’épisode des Paroles gelées est l’un des plus beaux dans l’œuvre de Rabelais, on le trouve vers la fin du Quart livre, aux chapitres LV et LVI. On le relit aujourd’hui pour bien commencer une nouvelle année de lecture.

Pour rappel : Pantagruel et sa compagnie – Gargantua, Panurge, frère Jean… – sont sur un bateau en pleine mer, en train de se goinfrer de bonne chère et de bons mots.

Soudain, Pantagruel tend l’oreille : « Compaignons, oyez-vous rien ? Me semble que je oy quelques gens parlant en l’air, je n’y voy toutesfoys personne. Escoutez ! »

Alors que ses compagnons tendent l’oreille sans rien entendre, Pantagruel affirme ouïr des voix d’hommes, de femmes et d’enfants. Petit à petit, tous discernent des sons, des mots entiers, ce qui les effraie.

Panurge le poltron déploie alors un monologue désopilant exprimant sa peur, à laquelle répond la sérénité de Pantagruel, invitant à connaître ce qui lui est étranger, s’appuyant sur la sagesse de Plutarque, Aristote, Platon, faisant référence aux paroles ailées d’Homère afin d’étayer sa curiosité orientée vers le monde.

Le pilote explique alors ce qui se passe : « Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut, au commencement de l’hyver dernier, grosse et félone bataille entre les Arismapiens et les Nephelibates. Lors gelèrent les parolles et crys des hommes et femmes… » Les paroles, les cris, les bruits de la bataille ont gelé dans les airs, y sont restés suspendus, mais alors que l’hiver prend fin, ils commencent à fondre. Les paroles gelées commencent à fondre : quelle étonnante et magnifique invention littéraire.

Panurge se demande si l’on peut voir ces paroles gelées, et c’est le cas : dans un passage parmi les plus beaux et les plus émouvants de tout Rabelais, on aperçoit les paroles gelées fondant et neigeant sur le pont du bateau, ressemblant à des dragées et des perles de diverses couleurs, venant se réchauffer dans les mains des compagnons de la Dive bouteille, des paroles que ceux-ci entendent mais ne comprennent pas.

Panurge en veut encore, mais Pantagruel lui répond que donner des paroles est un acte d’amoureux, que les vendre est un acte d’avocat. Il préférerait lui vendre du silence, autrement dit qu’il se taise un peu.

Atterrissent sur le tillac des fondues de paroles piquantes, sanglantes, horrifiques et c’est l’occasion pour Rabelais de nous gratifier d’un curieux discours d’onomatopées Alors que Gargantua propose de garder en réserve dans une bouteille quelques-unes de ces paroles gelées, Pantagruel lui répond sagement ; « estre folie faire réserve de ce dont jamais l’on n’a faulte et que toujours on a en main, comme sont motz de geule entre tous bons et joyeux Pantagruelistes. »

Quelles que soient les interprétations savantes et nombreuses qui ont pu être données à propos de ce passage, on l’appréciera aujourd’hui simplement comme l’une des plus belles inventions poétiques d’un auteur inventeur de la langue française. Cela nous suffit pour commencer en beauté une nouvelle année de lecture.

02/01/2026

Rabelais - Œuvres complètes


Rabelais, Œuvres complètes, Nrf Gallimard La Pléiade, Édition de Jacques Boulenger 1934


À ne pas rater, François Bon qui, dans son Monument Rabelais, nous parle de ce passage dans une vidéo in situ : https://youtu.be/-xdVg5cEalc?si=9dN7lXBUvBvpGbS2