L’épisode des Paroles gelées est l’un des plus beaux dans l’œuvre de Rabelais, on le trouve vers la fin du Quart livre, aux chapitres LV et LVI. On le relit aujourd’hui pour bien commencer une nouvelle année de lecture.
Pour rappel : Pantagruel et sa compagnie – Gargantua, Panurge, frère Jean… – sont sur un bateau en pleine mer, en train de se goinfrer de bonne chère et de bons mots.
Soudain, Pantagruel tend l’oreille : « Compaignons, oyez-vous rien ? Me semble que je oy quelques gens parlant en l’air, je n’y voy toutesfoys personne. Escoutez ! »
Alors que ses compagnons tendent l’oreille sans rien entendre, Pantagruel affirme ouïr des voix d’hommes, de femmes et d’enfants. Petit à petit, tous discernent des sons, des mots entiers, ce qui les effraie.
Panurge le poltron déploie alors un monologue désopilant exprimant sa peur, à laquelle répond la sérénité de Pantagruel, invitant à connaître ce qui lui est étranger, s’appuyant sur la sagesse de Plutarque, Aristote, Platon, faisant référence aux paroles ailées d’Homère afin d’étayer sa curiosité orientée vers le monde.
Le pilote explique alors ce qui se passe : « Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut, au commencement de l’hyver dernier, grosse et félone bataille entre les Arismapiens et les Nephelibates. Lors gelèrent les parolles et crys des hommes et femmes… » Les paroles, les cris, les bruits de la bataille ont gelé dans les airs, y sont restés suspendus, mais alors que l’hiver prend fin, ils commencent à fondre. Les paroles gelées commencent à fondre : quelle étonnante et magnifique invention littéraire.
Panurge se demande si l’on peut voir ces paroles gelées, et c’est le cas : dans un passage parmi les plus beaux et les plus émouvants de tout Rabelais, on aperçoit les paroles gelées fondant et neigeant sur le pont du bateau, ressemblant à des dragées et des perles de diverses couleurs, venant se réchauffer dans les mains des compagnons de la Dive bouteille, des paroles que ceux-ci entendent mais ne comprennent pas.
Panurge en veut encore, mais Pantagruel lui répond que donner des paroles est un acte d’amoureux, que les vendre est un acte d’avocat. Il préférerait lui vendre du silence, autrement dit qu’il se taise un peu.
Atterrissent sur le tillac des fondues de paroles piquantes, sanglantes, horrifiques et c’est l’occasion pour Rabelais de nous gratifier d’un curieux discours d’onomatopées Alors que Gargantua propose de garder en réserve dans une bouteille quelques-unes de ces paroles gelées, Pantagruel lui répond sagement ; « estre folie faire réserve de ce dont jamais l’on n’a faulte et que toujours on a en main, comme sont motz de geule entre tous bons et joyeux Pantagruelistes. »
Quelles que soient les interprétations savantes et nombreuses qui ont pu être données à propos de ce passage, on l’appréciera aujourd’hui simplement comme l’une des plus belles inventions poétiques d’un auteur inventeur de la langue française. Cela nous suffit pour commencer en beauté une nouvelle année de lecture.
02/01/2026
Rabelais, Œuvres complètes, Nrf Gallimard La Pléiade, Édition de Jacques Boulenger 1934
À ne pas rater, François Bon qui, dans son Monument Rabelais, nous parle de ce passage dans une vidéo in situ : https://youtu.be/-xdVg5cEalc?si=9dN7lXBUvBvpGbS2

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