Dans
un entretien de 1967 (à lire dans Littérature interdite,
1972), Guyotat indique : « Je crois que l’image n’est
plus possible. », pour évoquer son écriture dépouillée,
qui va droit au but et décrit le monde qu’il a sous les yeux. Il
précise qu’il « ne s’agit pas de faire du réalisme, mais
de découvrir un accord entre l’imagination et la réalité ».
Dans
« Tombeau pour cinq cent mille soldats », c’est donc
le chant épique que Guyotat choisit à son retour d’Algérie pour
décrire la guerre, l’asservissement et montrer qu’une
littérature est possible en dehors de la psychologie et de la
rhétorique. On n’oublie pas tout au long de la lecture qu’il
s’agit bien d’un tombeau, d’un poème en hommage aux
défunts.
Mais
ce qu’on lit ici, c’est « le piétinement de toute l’armée,
et le brouhaha infini des servitudes. » (Michel Foucault, 1970
à propos d’Éden, Éden, Éden), et non un texte qui
viserait à contenir la seule guerre d’Algérie dans une quelconque
démarche poétique : pas d’excuses ou de détournement
possible du regard, même si la langue est encore classique, et fait
penser furtivement, au début, à Flaubert et à Julien Gracq, avant
que Guyotat nous entraîne rapidement dans son style aux visions
hallucinatoires si implacables.
«…
des couteaux-disques d’or tournent sur l’iris… »
La
Reine de la Nuit voudrait que Iérissos – servi par l’écuyer
Aravik – l’étrangle. La jeune Mantinée est née esclave,
l’enfant Aïssa joue du violon, Bactriane s’occupe des blessés.
Iérissos, prenant conscience que le palais regorge d’assassins,
finit par lever une armée de résistance alors qu’il est toujours
en relation avec le chef et la princesse buveuse de sang. C’est
dans une scène réunissant une vieille femme et un enfant que se
déploiera l’une des visions les plus insoutenables de ce premier
chant. Après la bataille : « Dieu qui agonise depuis
trois siècles, meurt. »
Dans
le deuxième chant, à Inaménas, entre mer et estuaire marécageux,
dans la ville où les vivants et les morts pourrissent ensemble, où
les gens survivent dans la terreur et la lâcheté, Kment essaye
d’empêcher sa mère de tuer son demi-frère nouveau-né et il
devient sauvage quand celle-ci va en prison. Dans le palais, entre le
gouverneur, ses deux enfants et sa nouvelle jeune femme s’esquisse
une tragédie grecque pendant que des soldats meurent autour d’un
lac.
Plus
loin, se déploie l’histoire de Crazy Horse qui, malgré sa tête
cloutée, survit à la chute d’une armoire (c’est un souvenir
d’enfance de Guyotat.), et peut se livrer à ses activités de
garçon prostitué : en termes de contenu, tout ce qui sera
censuré en 1970 pendant plus de dix ans dans Éden, Éden, Éden
est déjà là ; c’est donc bien une langue et un style qui
seront interdits et non point des frasques sexuelles qu’on pouvait
déjà lire par ailleurs. Relire Tombeau, c’est confirmer
que c’est la langue d’Éden poussée dans ses
retranchements qui est devenue insupportable aux censeurs de
l’époque. Quand Guyotat poussera encore plus loin son style vers
le rythme dans ses livres suivants (Prostitution, Le Livre,
Progénitures), c’est à l’incompréhension et au silence
qu’il devra faire face.
Kment
le voleur est de retour pour affronter un essaim d’abeilles
sauvages, il « enfouit ses vols sous les draps pourris du lit
maternel » et affronte son père, peut-être pour retenir
l’attention du psychanalyste.
« Les
vagues ont creusé une falaise au bas de la plage, elles se brisent à
cette muraille mouvante et l’écume court tout au long. La mer
sablonneuse est la seule surface pure que les yeux peuvent contempler
ici : le ciel est couvert de fumées d’incendies, strié de
vols funèbres : oiseaux de proie, hélicoptères. La mer, les
jeunes gens du karting et des tennis, viennent s’y laver de leur
noble sueur ; les bandits, les rebelles, les enfants perdus, de
leur saleté, de leur souillure, de leur sang répandu. Sur la mer,
des bateaux portent du blé, des armes et des soldats : du blé
pour apaiser, rassurer, des armes et des soldats pour tuer, effrayer,
décourager. »
Amyclée,
l’amie de Kment, lave les cadavres et se couche dans le lit des
agonisants pour les aider à mourir. Préfère-t-elle Djafar, celui
qui raconte comment l’horreur l’excite ? Elle se laisse
entraîner par lui dans les bas-fonds de la prostitution : elle
n’échappe pas à l’horreur et ne peut vivre hors des mondes
cruels.
Bandello,
Gay Zodiac, Serge, Audry, Jimmy Borghese, Giauhare, Eber Lobato sont
d’autres personnages des épisodes sauvages de ce deuxième chant,
dont aucun – à divers degrés – ne sortira indemne, chant qui se
termine par des visions à côté desquelles l’Enfer de Dante
paraît être un paradis.
L’asservissement
et la prostitution sont les thèmes privilégiés du début du
troisième chant, un contexte dans lequel les personnages ne
s’individualisent pas, nommés généralement la femme, le soldat.
Réapparaît le Cardinal, personnage arrivé à la fin du chant
précédent : doit-on lire dans les pages qui suivent des échos
autobiographiques du séjour de Guyotat enfant à l’école
catholique de Joubert ? Quoi qu’il en soit c’est le thème de
la castration qui fait surface à ce moment-là avec le retour de
Kment dans le récit. Mais après la trêve, le combat à nouveau :
le récit ressemble à celui de la guerre de 14-18, on se croirait
pendant quelques paragraphes dans « Le feu » de Henri
Barbusse, une comparaison vite dépassée par l’hubris de la
prose de Guyotat alors qu’a surgi le [je] dans la narration. Des
moments plus calmes permettent à l’auteur de déployer une prose
plus apaisée, avec une vraie scène d’amour entre Serge et
Émilienne qui arrive exactement au milieu du livre ; de plus
longues parties dialoguées apparaissent avec le personnage du
général et au moment de la fuite du rebelle Illiten, elles
permettent à Guyotat de montrer d’autres facettes de son art
poétique en les faisant contraster avec le bloc de texte compact de
plusieurs pages qui vient ensuite.
Ce
contraste entre dialogues et blocs de texte est aussi la forme du
quatrième chant, dans lequel on fait la connaissance d’un soldat
écrivain et du capitaine Xaintrailles qui ébauche une description
critique des mœurs de l’armée. On retrouve Giauhare qui échappe
à un viol, Kment endormi sur la paille, un rat dans deux pages d’une
horreur insupportable, Émilienne qui soigne Serge blessé « Je
voudrais être seul au monde, nu, et le vent de la Création séchant
mes épaules, mouillées par l’enfantement. Avant la nuit, la même
biche, tous les soirs, frôle la lisière de la forêt, je vois son
pelage fauve palpiter dans les intervalles des feuillages, le même
nuage s’arrête dans le cercle d’une cime d’arbre ; moi,
couché dans l’herbe refroidie, sur mon front l’ombre de
l’écroulement des ruines, moi, sans cœur, insensible au froid, à
la palpitation de la biche, à la hauteur du nuage, j’attends que
le Dieu descende et m’emporte vers le soleil. » Ce quatrième
chant, qui ne nous épargne pas les visions infernales, contient les
pages les plus lyriques du livre, qui viennent faire contraste avec
celles consacrées à l’asservissement prostitutionnel qui mettent
en scène Mme Lulu, Draga, Pétrilion et voient brûler la
blanchisserie attenante au bordel.
Le
[je] de la narration prend lieu et place de divers personnages au
cours du récit, vient déployer ce qui ressemble à un souvenir
d’enfance au début du cinquième chant qui met en scène
Xaintrailles, Véronique et le soldat écrivain Thivai et convoque le
latin et le grec au moment où le récit fait clairement écho à
l’expérience de la prison vécue par Guyotat pendant la guerre
d’Algérie. Dans un récit de plus en plus teinté d’échos
œdipiens, les institutions s’effondrent : celle du stupre
avec la mort de Mme Lulu après la révolte avortée du bordel,
celle de l’armée avec la mort du général, celle du langage avec
la disparition du soldat écrivain.
L’opération
Ecbatane démarre le sixième chant sous les ordres du capitaine
Xaintrailles et semble remettre un peu d’ordre dans le chaos, mais
ça ne dure pas : le convoi militaire ne fait que transporter la
mort, le récit décrit des scènes de guerre réalistes et Béja, à
la tête des rebelles, sème la destruction, à laquelle semblent
échapper Kment et Giauhare.
Le
septième et dernier chant est très court, comme un épilogue. Le
déluge est passé, l’eau qui a tout recouvert se retire, n’a pas
réussi à tout nettoyer. Seuls semblent avoir survécu Kment et
Giauhare et un grand nombre d’animaux : ils sont tous les deux
comme Adam et Ève, au Jardin d’Éden…
Ce
livre est souvent considéré comme étant le Chef-d’œuvre de
Guyotat, d’une part parce qu’il est en partie la matrice de toute
son œuvre à venir à partir de laquelle se déploieront toutes ses
recherches langagières ; d’autre part, parce que cette prose
sauvage, implacable et savante offre une œuvre marquante à la
littérature de la fin du XXe siècle sous la forme d’une poésie
inédite que lui seul pouvait écrire et proférer. Certes, cet
ouvrage propose déjà une expérience des limites en littérature,
mais ces limites seront repoussées plus avant dans les autres textes
de Guyotat. L’auteur entraîne son lecteur dans un univers
éprouvant et obsessionnel, dans des visions infernales
hallucinatoires, mais aussi dans une poésie inédite, une langue
nouvelle qui sera en perpétuel mouvement dans ses livres suivants :
qui veut bien lire cet écrit unique vivra une grande expérience de
lecture.
PS :
afin d’éviter tout malentendu, qu’il soit clair que pour nous,
cet ouvrage, quant à son fond, nous semble réservé à des adultes
avertis, comme on dit. Quant à sa forme, il satisfera probablement
des lecteurs expérimentés, n’ayant pas peur d’expériences des
limites en littérature.
Pierre
Guyotat. Tombeau pour cinq cent mille soldats.
L’Imaginaire
Gallimard n°58. 1967.
ISBN
2-07-020722-6
« Écrire
pour moi a indubitablement quelque chose de métaphysique.
Quand
je m’assieds pour écrire, j’ai l’impression d’une mission à
remplir. Et cela m’isole du monde littéraire qui est un monde que
je déteste et que je crains, un monde inutilement cruel. Je ne puis
confondre cette mission d’écrire avec ce qui est pour l’essentiel
une entreprise carriériste ou commerciale chez la plupart des
autres.
Mon
travail n’est donc pas d’écrire, il est de sécréter. Il
devient sa propre matière, une matière, toutefois, qui est aussi
celle de tout art. Tout se passe comme si on travaillait directement
sur la matière de l’esprit. »
Pierre
Guyotat. Fiction, poésie, image et tragédie intime. 1985
« Il
y a sans doute quelque chose qu’on ne trouve pas dans ce que j’ai
fait et dans ce que je fais, c’est le Mal comme complot, ce qu’on
nomme la noirceur dans la conception romanesque ; dans Tombeau pour
cinq cent mille soldats, par exemple, je fais tuer beaucoup, mutiler
beaucoup, etc., mais c’est une œuvre de jeunesse, l’œuvre d’un
esprit qui, peut-être, ne mesure pas encore la réalité de la mort,
et d’un cœur qui en veut, qui en veut beaucoup ; mais les
figures qui tuent, qui mutilent, sont prises dans un tel mouvement
parahistorique, onirique, et de verbe, qu’elles n’ont pas le
temps de préméditer leurs atrocités et, de toute façon, le dieu
de cette scène, c’est, pour une très grande part, le dieu de la
guerre, le dieu de la boucherie : il faut tuer, il faut hacher,
il faut trancher. »
Explications.
Page 162
« C'est
par le rythme, par la poésie, donc, qu’on peut renouveler la
fiction aujourd’hui ; le « roman » tourne en rond ; il y
a comme une sorte d’exaspération publicitaire autour de la
question de l’histoire, au sens restreint du terme ; que l’on
en soit, à la télévision ou même à la radio culturelle, à
éviter de dévoiler la fin d’une histoire, en dit long sur
l’abêtissement et sur la niaiserie du traitement actuel de ce
qu’on nomme la littérature ; mais là, il ne s’agit que de
littérature, et ça ne me concerne plus ; la « littérature »
ne changera que si, au-dessus d’elle, le rythme invente de nouveaux
sens, que si l’espace s’élargit comme il s’élargit dans le
réel. Commençons par poser le rythme comme préalable, et on verra
bien. Je sais bien que la littérature, que l’écrit, mettent un
point d’honneur, en quelque sorte, à se différencier du rythme, à
détacher leur matière du rythme, qu’on réserve lui à la musique
ou à la poésie naïve ; cette distanciation de l’écrit, comme
contre une sorte de contamination possible par le rythme, est
mortelle ; et le seul, dans ce siècle et en France, qui ait
re-rythmé l’écrit, Céline, y a intégré tellement d’instinct,
de bassesses, que le rythme fait peur. Il y a aussi que le rythme
exclut de lui-même toutes ces choses qui font qu’ici un écrivain
est un écrivain : l’exhibition d’une culture ou d’un
savoir, la démonstration qu’on n’est dupe de rien, le
péremptoire idéologique, la supériorité sociale en somme ; le
rythme ravale son auteur au rang de travailleur de la matière (ou de
« travailleur du chapeau » !), ce qui ne fait pas monter d’un
cran dans la hiérarchie sociale. »
Explications,
p. 165.